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Ecrits, publications et extraits de parutions...

L'inscription du sujet dans son histoire familiale en psychanalyse transgénérationnelle, revue Généalogies de l'APA, association pour l'autobiographie, Christine Ulivucci, juin 2015.
L'écriture autobiographique met en scène une attestation d'identité et accompagne fréquemment la (re)construction d'un espace psychique. Parfois, cette écriture de soi intègre l'inscription du sujet dans sa généalogie et prend en compte les filiations familiales. Elle se rapproche alors du travail effectué en psychanalyse transgénérationnelle qui s'appuie non seulement sur le vécu individuel, mais également sur le vécu familial. Lire la suite...
La mémoire de l'enfermement, Lettres de Rivesaltes, projet d'Anne-Laure Boyer, Musée Mémorial du camp de Rivesaltes. Christine Ulivucci, septembre 2015.
Rivesaltes, un village de ma lignée maternelle, un lieu synonyme d'enfermement aussi. Derrière les moustiquaires sombres des ruelles, on chuchote. C'est dans ce labyrinthe familial que je retourne, remontant l'esplanade pour demander la direction du camp. Pas le camp militaire comme l'on dit ici, mais le camp d'internement des Républicains espagnols, des Juifs, des Tziganes, des Harkis. Nous sommes encore à des années de la création d'un Musée Mémorial. Après plusieurs aller-retours, je découvre le lieu, excentré, et ses vestiges de baraquements bordés d'éoliennes-miradors inquiétantes. Lire la suite...
Héritage et transmission, Psychogénéalogie des lieux de vie, Christine Ulivucci, 2008.
Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder, Johann Wolfgang Goethe.
À côté de ces maisons que nous construisons, que nous rénovons, que nous investissons et qui correspondent aux différentes étapes d'évolution de notre vie, il y a les maisons dont nous héritons. Ces maisons léguées sont aussi des maisons auxquelles nous allons devoir nous confronter. Ce sont des lieux où nous allons vivre concrètement la transmission et la transformation de l'héritage. Lire la suite...
La maison du maréchal-ferrant, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.
La maison sur la place des Comédiens l’attire, elle sera bientôt en vente. Émile, l’ancien maréchal-ferrant du village, est mort, la succession est lente et difficile, vingt-quatre héritiers indirects ont été retrouvés par le généalogiste. Les empreintes de fers à cheval sur le seuil de la remise la ramènent à Philippe, celui qui aime les chevaux, le frère mort. Quelle comédie doit-elle encore rejouer ? Lire la suite...
Acte photographique, inconscient et aléatoire, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.
L’acte photographique correspond à une recherche, une mise en mouvement physique et psychique. Tel le flâneur décrit par Baudelaire et repris par Walter Benjamin, le photographe se mue en un observateur qui déambule dans les rues, se laissant guider au hasard, le regard flottant. Lire la suite...
Les photos comme supports d'élaboration, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.
Plaques de révélation de l’inconscient familial, les photos nous engagent à revisiter notre généalogie et notre enfance. Elles réveillent des souvenirs, des sensations diffuses, déclenchent des associations, révèlent des zones d’ombre, des non-dits, des abus, éclairent la face cachée derrière l’image idyllique de la famille. Par- delà leur fonction de représentation sociale et de catalogage des lignées, elles cristallisent les fonctionnements et les dysfonctionnements du groupe et rendent visibles le mécanisme du collectif et le vécu de chacun de ses membres. Symptômes et vecteurs de l’histoire familiale, elles ont enregistré et gardé en latence des pans d’histoire que l’on ne soupçonnait pas ou que l’on ne prenait pas en compte, et nous invitent à les réinterroger. (…) Lire la suite...
L'enfant sur la route, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.
L’enfant est seule sur la route avec sa petite robe claire et ses chaussures vernies. Le soleil lui fait cligner les yeux. Son ombre l’accompagne dans le vide blanc et aveuglant qui l’entoure. Lire la suite...
Espace et place, Psychogénéalogie des lieux de vie, Christine Ulivucci, 2008.
Le mode d'occupation de l'espace constitue un bon indicateur de la place que l'on s'accorde et de celle qui nous a été accordée dans la famille. Comment investit-on l'espace qui nous est donné, quel espace nous octroyons-nous, quel espace est réservé aux autres potentiels ? Lorsque l'on vit seul, occupe-t-on tout l'espace de l'appartement? Lorsque l'on vit à plusieurs, quel est notre espace d'intimité l'espace partageable, l'espace inaliénable ? Quelle est la répartition de l'espace pour chaque membre de la famille, selon les générations, les étages les chambres ? Comment ces espaces sont-ils délimités ? Circule-t-on librement de l'un à l'autre sans peur de se croiser, d'être pris en flagrant délit d'être accaparé ? Lire la suite...
La rue Vilin de Georges Perec, Psychogénéalogie des lieux de vie, Christine Ulivucci, 2008.
La tentative de transformation passera également par d’autres lieux évoquant l’absence. C’est ainsi que George Perec, dans le cadre d’un projet intitulé Lieux, retournera sur les lieux de son enfance, rue Vilin. La rue Vilin est une rue qui se situe dans 20ème arrondissement à Paris, c’est la rue où Perec a passé les six premières années de sa vie, de 1936 à 1942, aux côtés de ses parents, jusqu’à la disparition de son père pendant la guerre et la déportation de sa mère. A partir de la fin des années soixante, la rue Vilin, tout comme le quartier de Belleville, est frappé de démolition. Les maisons sont murées petit à petit et vouées à disparaître. Perec entame alors un recensement, une description précise, année après année, de ce processus de disparition avec photographies à l’appui. Lire la suite...
Souriez, vous êtes sur la photo, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.
Le portrait de groupe relève du roman familial, il met en scène une histoire redessinée, sans accrocs, sans fêlures. La photo de famille est donc souvent une image-écran qui masque la réalité familiale sous les atours d’une pose prise pour l’extérieur. «Comme en architecture, il y a la tentation de la belle façade», écrit Anne-Marie Garat. Or, ce qui se joue à l’intérieur est tout autre, et l’on peut se demander ce qui se dissimule derrière l’écran, ce qui se trame derrière l’image. Lire la suite...

L'inscription du sujet dans son histoire familiale en psychanalyse transgénérationnelle, revue Généalogies de l'APA, association pour l'autobiographie, Christine Ulivucci, juin 2015.

L'écriture autobiographique met en scène une attestation d'identité et accompagne fréquemment la (re)construction d'un espace psychique. Parfois, cette écriture de soi intègre l'inscription du sujet dans sa généalogie et prend en compte les filiations familiales. Elle se rapproche alors du travail effectué en psychanalyse transgénérationnelle qui s'appuie non seulement sur le vécu individuel, mais également sur le vécu familial.
Tout comme le récit, le travail thérapeutique sur son arbre familial constitue à la fois une introspection et une exploration. Sa spécificité est d'entrer en contact avec des mémoires transmises et des empreintes, de repérer dans son histoire familiale ce qui s'est vécu et surtout mal vécu, ce qui a été tu et s'est répercuté sur plusieurs générations, ce qui parasite encore le présent.
Dans l’approche transgénérationnelle, on constate en effet qu’un événement traumatique non élaboré peut resurgir deux ou trois générations plus tard et autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’il puisse être reconnu et parlé. Lorsqu’un trauma à une génération donnée n’a pas pu être élaboré, c’est-à-dire lorsqu’il n’a pas été parlé, lorsqu’il a été caché ou travesti, comme souvent dans les histoires où il est question de mort brutale ou précoce, de deuil non fait, de déracinement, de sexe, d'abus, d'abandon, d'illégitimité, de honte sociale, de maladie, de faillite, d’emprisonnement, il se trouve encrypté et se transmet sous la forme de ce que la psychanalyse appelle un fantôme qui vient hanter les générations suivantes. La tentative de combler cette absence de paroles, ce non-dit, cette lacune, mobilise les descendants dans un travail psychique incessant qui peut occasionner différents troubles psychiques et symptômes corporels. Cet inconscient familial se révèle actif en chacun de nous et dans chaque lignée. Les transmissions directes ou indirectes expliquent ainsi les empêchements et les répétitions de scénario qui affectent notre vie et dont nous ne trouvons pas d'explication dans notre propre vécu. Il faut alors souvent remonter sur trois ou quatre générations pour faire le lien avec le point d’origine occulté.
La psychanalyse transgénérationnelle engage donc chaque individu à prendre conscience des transmissions familiales et loyautés invisibles qui déterminent inconsciemment ses choix de vie, et l'amène à discerner ce qui lui appartient en propre.
Elle permet de s'inscrire en tant que sujet de son histoire, de se séparer de certains poids du passé, de sortir de la reproduction de mécanismes hérités. Dans cette recherche qui consiste à recontacter le passé pour s'en séparer, l'individu se reconnaît comme issu d'une histoire et s'affirme parallèlement comme existant à sa place spécifique. S'interroger sur ses propres filiations, reconsidérer les trajectoires sociales, familiales, géographiques permet à la fois de saisir ces différentes déterminations et de se positionner différemment. Un nouveau réseau familial apparaît alors, un socle transformé sur lequel se réinscrire autrement.
Dans cette démarche, les photographies peuvent servir de vecteurs pour explorer la mémoire familiale et les souvenirs personnels, et accéder à une élaboration symbolique de son histoire. Les photos conservées, exposées, scénarisées constituent le corpus visible de la mémoire. Elles permettent de recontacter un passé familial et de s'en distancier, de porter un regard extérieur, donc un regard de sujet sur le roman familial tel qui a été transmis et qui ne correspond pas forcément à la réalité. « Plaques de révélation de l’inconscient familial, les photos nous engagent à revisiter notre généalogie et notre enfance. Elles réveillent des souvenirs, des sensations diffuses, déclenchent des associations, révèlent des zones d’ombre, des non-dits, éclairent la face cachée derrière l’image idyllique de la famille. Par- delà leur fonction de représentation sociale et de catalogage des lignées, elles cristallisent les fonctionnements et les dysfonctionnements du groupe et rendent visibles le mécanisme du collectif et le vécu de chacun de ses membres. Symptômes et vecteurs de l’histoire familiale, elles ont enregistré et gardé en latence des pans d’histoire que l’on ne soupçonnait pas ou que l’on ne prenait pas en compte, et nous invitent à les réinterroger. (…) L’image devient alors parlante pour celui qui a besoin de comprendre ce qui fait obstacle dans sa propre vie. Telles des pièces à conviction énigmatiques ou identifiées, entreposées dans les sous-sols de la mémoire collective, ces photos a priori banales témoignent d’un événement spécifique qui a eu lieu et se tiennent à la disposition des descendants enquêteurs jusqu’à ce que l’affaire familiale soit élucidée. » (Extrait de Ces photos qui nous parlent, Une relecture de la mémoire familiale, Christine Ulivucci, Payot).
L'analyse transgénérationnelle consiste donc à transformer l'héritage en soi pour laisser surgir ce que chacun peut faire de sa propre vie. La singularité du sujet se construit ainsi au fil du retissage de l'histoire familiale.

La mémoire de l'enfermement, Lettres de Rivesaltes, projet d'Anne-Laure Boyer, Musée Mémorial du camp de Rivesaltes. Christine Ulivucci, septembre 2015.

Rivesaltes, un village de ma lignée maternelle, un lieu synonyme d'enfermement aussi. Derrière les moustiquaires sombres des ruelles, on chuchote. C'est dans ce labyrinthe familial que je retourne, remontant l'esplanade pour demander la direction du camp. Pas le camp militaire comme l'on dit ici, mais le camp d'internement des Républicains espagnols, des Juifs, des Tziganes, des Harkis. Nous sommes encore à des années de la création d'un Musée Mémorial. Après plusieurs aller-retours, je découvre le lieu, excentré, et ses vestiges de baraquements bordés d'éoliennes-miradors inquiétantes.
J'arpente ce vaste terrain à l'abandon, j'aborde la zone dangereuse, la zone verrouillée de la double contrainte familiale, celle de l'interdit de savoir et de l'interdit d’oublier. Je recontacte la zone toxique et délaissée, le no man's land de la mémoire. Et dans cette effraction du réel, j'envisage l'effroyable, je me confronte à l'inimaginable pour tenter d'assimiler le vide du non-sens.
Je photographie la mémoire des murs, les inscriptions qui s'effacent, les traces qui racontent une histoire oubliée et vivace. Les images d'autres lieux d'enfermement affluent, les connexions se font, le lieu réanime quelque chose d'une souffrance occultée. Ce retour sur des lieux mortifères m'engage à réinterroger une appartenance et une mémoire collective. En photographiant, je reconfigure des contours, je donne une forme à ce qui a disparu. Je tente de donner un espace à l'absence, un lieu psychique et visuel de représentation.
La mémoire de l’enfermement agit telle une rivière souterraine, menaçante et diffuse, enclavée et active, assignée à un lieu que l’on ne pourrait pas vraiment nommer. Certains lieux sont passés sous silence parce que porteurs de souvenirs traumatiques. Ces lieux-là sont encryptés, leurs noms même réveilleraient la cohorte d’images enfouies s’ils étaient prononcés. Leurs fantômes, à la fois lourds et impalpables, circulent dans toutes les ramifications de l’arbre familial.
Parcourir ces lieux, c'est se reconnecter à des espaces clivés, figés en l'état depuis longtemps. C'est rassembler les fragments visuels nécessaires pour recontacter une globalité. Comme l’on reprendrait contact avec des ancêtres, on peut donc reprendre contact avec des lieux, par une mise en chemin et une reconnaissance de ce qui y a été vécu. Revenir sur ces lieux du passé permet ainsi d’appréhender un événement que l’on ne peut questionner frontalement et de visualiser l'enfermement, l'anéantissement, afin de se séparer du vide qui s’inscrit en creux dans la transmission et que l’on continue à porter en soi. Arpenter, nommer, pour ne plus achopper sur l'indicible.
J'entre dans un bâtiment au toit manquant, l'ancien foyer dont l'inscription se détache sur le ciel bleu. Un foyer éventré qui pose les bases d'un rassemblement, d'une commune origine. Je repasse entre les deux cyprès qui se tiennent à l'entrée du camp, tels les gardiens du lieu qui rappelleraient les morts d'ici et de là-bas, le chemin douloureux de l'exil et de la déportation. Je photographie les alignements de baraquements derrière les barbelés, le sens interdit sur la route, autant d'images interdites d'accès et qu'il a fallu longtemps contourner avant de les envisager.
Ces images, je les insèrerai dans le livre sur les lieux que je suis en train d'écrire, et plus tard encore dans celui sur les photos. Elles m'accompagneront et, à la fois, seront visibles par d'autres, dans d'autres lieux, comme témoins d'une inscription dans la mémoire collective. En octobre, le Musée mémorial ouvrira ses portes là où les portes restaient closes. Cette mémoire sera officiellement reconnue. On ne traversera plus Rivesaltes à l'aveugle. Je retournerai sur les lieux de l'enfermement. Je parcourrai le Musée-reconnaissance dans lequel l'histoire de femmes, d'hommes et d'enfants sera nommée, montrée. Mais je retournerai aussi sur les friches du camp qui, comme tout espace à l’abandon, offrent un espace pour la mémoire et la transformation, un espace de déambulation à travers les souvenirs, un espace-temps entre passé et présent.

Héritage et transmission, Psychogénéalogie des lieux de vie, Christine Ulivucci, 2008.

Ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder, Johann Wolfgang Goethe.

À côté de ces maisons que nous construisons, que nous rénovons, que nous investissons et qui correspondent aux différentes étapes d'évolution de notre vie, il y a les maisons dont nous héritons. Ces maisons léguées sont aussi des maisons auxquelles nous allons devoir nous confronter. Ce sont des lieux où nous allons vivre concrètement la transmission et la transformation de l'héritage.
Dans les familles, la passation des maisons révèle ce qui est à l'œuvre dans la transmission. Dans certaines familles on revend les maisons à chaque génération, comme pour se débarrasser du passé. Dans d'autres, on capitalise, on accumule, on ne se sépare de rien. Dans d'autres encore, on est spolié et la transmission ne se fait pas. Parfois il existe une injonction formelle qui interdit aux héritiers de revendre ou de transformer la maison. On voit des maisons tomber en ruine et dont le souvenir persiste des générations plus tard.
Transmettre, c'est accorder une place dans la lignée et reconnaître sa descendance. La transmission d'une maison renvoie à une valeur à la fois monnayable et symbolique. Dans un arbre, lorsque la transmission est vivante, le passage d'une génération à l'autre se fait dans la fluidité. Chaque membre de la famille a reçu les bases qui lui permettaient d'investir un espace personnel qui lui correspondait. Car la transmission se fait en amont des décès. Elle suppose un lien de filiation qui laisse d'emblée la place à l'autre, un lien vivant qui engage une responsabilité et permet aux descendants de créer du nouveau à partir des matériaux hérités.
Les héritages n'impliquent pas nécessairement une transmission. On hérite de ses parents parce que c'est la loi et l'on reçoit parfois des biens que l'on ne nous a pas explicitement donnés. L'héritage potentiel constitue par ailleurs un des moyens de maintenir les descendants sous une forme de tutelle et pour certains ascendants le mode de transmission ne s'envisage que dans un rapport de dépendance matérielle.
La donation, à l'inverse du legs, semble constituer une transmission plus consciente. Lorsqu'elle ne vise pas uniquement une réduction d'impôts, la donation découle de l'importance d'offrir quelque chose à ses enfants de son vivant. Transmettre par donation, c'est également accepter la mort et renoncer à l'éternité, à la possession de la pierre, au contrôle d'un matériau impérissable. C'est céder la place à la génération suivante.
La passation des maisons est un des aspects où la nature de la transmission est lisible, palpable. Lorsque l'héritage n'a pas été filtré, il se répercute, inchangé, à la génération suivante. Dans les donations et les legs se rejouent ainsi les absences et les dysfonctionnements de transmission. Une maison de l'emprise maternelle sera redonnée, à peine héritée, et se retrouvera sous l'emprise d'une belle-fille. Une maison de maître, achetée pour réparer la perte d'un château familial, connaîtra une transmission sinueuse via des ventes déguisées et des donations de frère à sœur. Un homme fera donation à chacun de ses enfants d'un étang et mourra noyé en curant son propre étang, une histoire qui n'est pas sans évoquer le nettoyage du trouble familial. Après la disparition de son frère, un jeune homme se verra donner la maison familiale de naissance et y fera prospérer une entreprise de fleurs artificielles.
Les donations viennent parfois compenser un manque de transmission affective. La transmission matérielle vient alors masquer le manque d'amour. On y règle également certaines angoisses, ainsi cet homme qui ne devient propriétaire de son lieu de vie, la maison de ses parents, qu'au décès de son père, et qui conjure son angoisse de la mort en léguant une maison à son fils de son vivant.
La donation permet néanmoins parfois de transmuter certains dysfonctionnements originels. Dans une lignée marquée par la dépossession des filles, une mère s'aperçoit ainsi, en voulant faire une donation à ses filles, que la maison dans laquelle elle vit ne lui a jamais appartenu. C'est donc en transmettant qu'elle se réappropriera un espace personnel en rétablissant un partage entre époux.
Retracer la généalogie des biens hérités permettra d'observer les différentes formes de passation. Certaines maisons sont léguées par un oncle ou une grand-tante qui n'a pas eu d'enfant, d'autres sont revendues juste avant une succession, certaines font partie d'une transmission depuis des générations. Comment les maisons ont-elles circulé dans la famille ? Qui les a construites, achetées, habitées, léguées ? Qui en a hérité ? Autant de questions qui éclaireront la nature de la transmission familiale.

La maison du maréchal-ferrant, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.

La maison sur la place des Comédiens l’attire, elle sera bientôt en vente. Émile, l’ancien maréchal-ferrant du village, est mort, la succession est lente et difficile, vingt-quatre héritiers indirects ont été retrouvés par le généalogiste. Les empreintes de fers à cheval sur le seuil de la remise la ramènent à Philippe, celui qui aime les chevaux, le frère mort. Quelle comédie doit-elle encore rejouer ?
Elle prend des photos de l’extérieur ensoleillé de la maison, de la fontaine aux géraniums, de l’eau qui coule, de la place où il fait bon vivre. Puis elle se fait prendre en photo, assise sur les marches de la maison, comme si c’était la sienne, et photographie ce qu’elle voit depuis son promontoire.
Elle a néanmoins le pressentiment que la maison est sombre à l’intérieur et bien qu’elle sache que les bâtiments de la place sont classés et qu’il est impossible de procéder à des modifications de façade et à des ouvertures de toit, elle persiste à penser que cette maison est pour elle. De retour chez elle, elle retrouve, au milieu des actes d’acquisition d’une précédente maison, une carte postale représentant la place du village avec la fontaine et la maison en arrière-plan. Elle l’interprète comme une confirmation de son attirance.
Un mois plus tard, elle revient au village, la maison est officiellement en vente et enfin accessible, ou presque. Première visite, les clés ne fonctionnent pas; deuxième visite, les clés ne fonctionnent toujours pas. Il faudra attendre une semaine, une visite au cimetière, et la date anniversaire de la grand-mère qui avait souhaité la mort de l’enfant pour que la maison s’ouvre. Elle entre enfin, son appareil à la main, accompagnée de deux amis sans enfants, sans filiation, comme Émile et son frère.
La maison se révèle fermée, sans prise sur la lumière, intransformable même avec travaux. Enchaînement d’une pièce dans l’autre vers la terrasse-véranda fermée, vers le jardin clos. Impossible de se projeter, de remettre ce poids familial en mouvement. Elle photographie les petites poussettes d’enfant accrochées sous l’appentis, le motoculteur envahi par les herbes, le pressoir qui ne sert plus, la 2CV fourgonnette garée au milieu du fatras, le petit vélo début de siècle dans le grenier au sol défectueux, la cage à oiseaux, les magazines épars d’où émergent d’anciennes idoles, la boîte « ni reprise-ni échangée » au garage. Elle doit s’y reprendre à plusieurs fois pour faire les photos, soit le déclencheur ne fonctionne pas, soit l’image est floue, ça ne marche pas du premier coup, c’est comme l’enfantement. Le passé est difficilement saisissable. Le bidon avec l’inscription «poison» échappe à la vision nette. La flamme diabolique de la toxicité de l’histoire familiale se dédouble. L’image dissociée vacille au bord de la folie.
Elle passe en revue ces objets témoins de plusieurs générations qui seront bientôt débarrassés et revendus. Elle fait le constat d’un monde arrêté, visualise l’ampleur d’une histoire familiale qui arrive à sa fin. C’est une évidence maintenant, elle n’aura plus à porter ce poids,elle trouvera un autre lieu déjà transformé.

Acte photographique, inconscient et aléatoire, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.

L’acte photographique correspond à une recherche, une mise en mouvement physique et psychique. Tel le flâneur décrit par Baudelaire et repris par Walter Benjamin, le photographe se mue en un observateur qui déambule dans les rues, se laissant guider au hasard, le regard flottant. Il ne cherche pas à posséder le monde, mais bien à se laisser surprendre par lui. Évoluant comme dans un rêve, les images se présentent à lui, entrent dans son champ visuel, le touchent, l’interpellent, le retiennent. Il se fait collectionneur avant de se faire déchiffreur de ce qu’il aura saisi ou qui l’aura saisi. Son parcours trace l’archéologie d’une mémoire enfouie et dessine le rébus de ses images psychiques. Il reprend contact avec des fragments de son histoire au fur et à mesure de leur émergence. La mémoire reflue à travers des images qui le reconnectent à des bribes d’existence non élaborées.
Ce promeneur photographe contemple ce qui fait écho en lui, il se positionne alors consciemment devant ce qui fait sens pour lui. En parcourant les rues et les chemins, il enregistre des formes, miroirs de son inconscient, il déroule visuellement le canevas de ses associations psychiques. Les images intérieures, rencontrées et fixées sur la pellicule, s’agencent au gré de ses rencontres, formant les jalons de son histoire secrète. Elles ouvrent en lui l’autre voie du rêve, elles le mettent en mouvement, elles participent du processus de transformation. Tel l’écrivain W.G. Sebald collectant des images en écho à ses écrits, le promeneur arpente le paysage, se fait chasseur de papillons et de souvenirs. Ses pas le guident, comme ceux du personnage d’Austerlitz, sur les traces de son histoire. Les images émergent alors, dans un télescopage des temps, telles des remémorations d’événements enfouis, avant d’être saisies dans l’instant de la photo.
Le flâneur photographe se met ainsi en route vers lui- même, contrebalançant intention et attention flottante. Il est à l’écoute de l’aléatoire de la rencontre et, comme en analyse, appuie sur le déclencheur pour arrêter l’image lorsqu’elle fait sens. Dans une forme d’association libre visuelle, il laisse la place à l’imprévu, à l’inattendu, il accueille ce qu’il a oublié, ce qui était non visible. Il photographie tout en marchant ou depuis une voiture qui roule, saisissant ce qui se présente, provoquant dans cette forme d’errance la condition de l’émergence. À cette mise en situation de l’irruption du réel s’ajouteront les hasards dus aux prises de vue spontanées, les flous, les ombres, les sorties de cadre et les surprises des remaniements sur écran, extraits aléatoires, images fantomatiques venues d’ailleurs, pointant, comme autant de signes et de lapsus, les manifestations d’un inconscient visuel qui trace son chemin.

Les photos comme supports d'élaboration, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.

Plaques de révélation de l’inconscient familial, les photos nous engagent à revisiter notre généalogie et notre enfance. Elles réveillent des souvenirs, des sensations diffuses, déclenchent des associations, révèlent des zones d’ombre, des non-dits, des abus, éclairent la face cachée derrière l’image idyllique de la famille. Par-delà leur fonction de représentation sociale et de catalogage des lignées, elles cristallisent les fonctionnements et les dysfonctionnements du groupe et rendent visibles le mécanisme du collectif et le vécu de chacun de ses membres. Symptômes et vecteurs de l’histoire familiale, elles ont enregistré et gardé en latence des pans d’histoire que l’on ne soupçonnait pas ou que l’on ne prenait pas en compte, et nous invitent à les réinterroger. (…)
Parce qu’elles ont enregistré des moments de vie, les photos servent de vecteurs pour explorer la mémoire familiale et les souvenirs personnels, et pour accéder à une élaboration symbolique de son histoire. En regardant une ancienne photo que l’on a prise ou qui a été prise par un autre, on revient sur des événements, des sensations, sur le contexte qui accompagnait la prise de vue. Cette reconnexion est nécessaire, car, selon J.-B. Pontalis, « si le ressouvenir des événements factuels fait défaut, le passé ne sera pas différencié du présent, il l’infiltrera de part en part et déterminera le futur». Un récit à partir de la photo s’amorce alors, engageant une parole sur un vécu parfois jusqu’alors indicible.
L’image rend le discours possible, la chose regardable, elle propose un écran protecteur au travers duquel considérer le passé sans angoisse. Elle permet d’envisager ce qui est douloureux, de mettre en mots, de parler d’une réalité psychique face à la réalité physique d’un support. Les indices de l’histoire qui avaient échappé et qui, d’une certaine manière, avaient été captés involontairement en attendant d’être vus et reconnus plus tard alimentent la parole. Le passé sort de sa fixité. En observant des photos de famille, on regarde, en quelque sorte, sa famille dans les yeux. On fait face à ce que l’on a parfois voulu éluder. On se relie à son histoire pour se reconnecter à ce qui fait sens et on se sépare de ce qui occupait le présent et l’asphyxiait.(...)
Les photos de famille nous mettent sur la voie de pans d’histoire que l’on ne soupçonnait pas ou que l’on ne prenait pas en compte. Symptômes de l’histoire familiale, elles ont enregistré et gardé en latence quelque chose d’un vécu qui n’est souvent réinterrogé qu’une ou deux générations plus tard par quelqu’un lui-même porteur du symptôme de cette histoire. Même si l’on ne connaît pas tous les protagonistes, l’ambiance dégagée laisse entr’apercevoir ce qui s’est vécu. L’image devient alors parlante pour celui qui a besoin de comprendre ce qui fait obstacle dans sa propre vie. Telles des pièces à conviction énigmatiques ou identifiées, entreposées dans les sous-sols de la mémoire collective, ces photos a priori banales témoignent d’un événement spécifique qui a eu lieu et se tiennent à la disposition des descendants enquêteurs jusqu’à ce que l’affaire familiale soit élucidée.

L'enfant sur la route, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.

L’enfant est seule sur la route avec sa petite robe claire et ses chaussures vernies. Le soleil lui fait cligner les yeux. Son ombre l’accompagne dans le vide blanc et aveuglant qui l’entoure. Des maisons et des arbres bordent le chemin. L’a-t-on posée là, bien apprêtée, telle l’enfant de la réussite sociale, l’enfant faire-valoir exposée en pleine lumière afin de permettre aux parents de se démarquer de l’environnement rural dont ils seraient issus? L’enfant rit, l’enfant pleure, on l’a mise en situation inconfortable, rayonner pour ses ascendants. Tel un beau papillon épinglé, elle honore la galerie des ancêtres, chaumières et frondaisons aux formes sombres et floues, mystérieuses et inquiétantes. Prête à s’estomper dans la trop grande lumière et le fond blanc qui la happe, elle semble disparaître dans la mission qu’on lui a assignée. L’enfant irradiée est sur la route, seule son ombre l’accompagne, l’empêchant de se dissoudre dans le projet familial.

Espace et place, Psychogénéalogie des lieux de vie, Christine Ulivucci, 2008.

Le mode d'occupation de l'espace constitue un bon indicateur de la place que l'on s'accorde et de celle qui nous a été accordée dans la famille. Comment investit-on l'espace qui nous est donné, quel espace nous octroyons-nous, quel espace est réservé aux autres potentiels ? Lorsque l'on vit seul, occupe-t-on tout l'espace de l'appartement? Lorsque l'on vit à plusieurs, quel est notre espace d'intimité l'espace partageable, l'espace inaliénable ? Quelle est la répartition de l'espace pour chaque membre de la famille, selon les générations, les étages les chambres ? Comment ces espaces sont-ils délimités ? Circule-t-on librement de l'un à l'autre sans peur de se croiser, d'être pris en flagrant délit d'être accaparé ?
Dans les histoires familiales qui véhiculent des climats incestuels ou fusionnels, il faut souvent défendre son espace personnel comme un camp retranché pour qu'il ne soit pas envahi. Cela peu prendre la forme de la fermeture à l'autre, car lorsque l'on ne sait pas définir et délimiter son territoire individuel, faire entrer un visiteur chez soi constitue un danger. Dans d'autres cas, la confusion se manifeste par un capharnaüm généralisé, par le trop-plein de l'un qui déferle dans l'espace de l'autre sous forme d'objets ou par la saturation de l'espace personnel, moyen très efficace pour rendre son territoire inaccessible à l'autre.
Le droit que l'on s'accorde ou non d'utiliser 1a globalité de l'espace habitable est également révélateur de ce qui a été induit par la famille. Occupe t-on tout l'espace mis à notre disposition ? A-t-on un espace à soi dans l'espace commun ? Ce couple sans enfants n'occupe par exemple que deux pièce: de son trois pièces. La deuxième chambre, restée potentiellement libre durant des années, s'est transformée en débarras. Prévue inconsciemment pour un enfant et théoriquement pour une activité artistique que l'on ne s'est jamais donné le droit de pratiquer, cette pièce est restée vide, répondant à la réparation d'une histoire plus ancienne qui a grevé la création personnelle et la transmission. Cet autre couple en revanche achète d'emblée une maison comprenant une potentialité d'agrandissement, un terrain encore inexploité, une grange à rénover, autrement dit des espaces supplémentaires possibles qui seront rapidement transformés en lieux de vie.
Lorsqu'on ne se donne pas le droit d'être, donc d'être là, on peut se poser la question de la permission qui n'a jamais été donnée et que l'on attend toujours des parents. Certaines personnes rencontrent des difficultés à investir un lieu à elles, comme si elles attendaient un lieu qui soit donné d'avance, un lieu marqué par leur empreinte, tel le lieu de leur origine. D'autres restent dans des lieux qui ne leur conviennent pas ou dans des lieux à l'image d’elles- mêmes dans le regard de leurs parents, des lieux dans lesquels elles ne se sentent pas chez elles. D'autres encore persistent coûte que coûte dans des lieux hostiles et inhospitaliers. L'une y réparera une usurpation d'héritage, l'autre l'expulsion d'une maison familiale.
Les lieux de conflits incessants parlent de la nécessité d'être en lutte permanente pour préserver sa place, pour la faire accepter. Les immeubles ou les villages qui acceptent mal les nouveaux arrivants qui apportent de la nouveauté, qui bousculent l'ordre établi, font penser aux systèmes familiaux qui ne tolèrent pas l'autre dans sa différence. Ces lieux rendent la vie impossible, mais on va malgré tout tenter de résister, d'imposer sa présence, avant de comprendre que l'on peut trouver un lieu à soi qui ne passerait pas par l'acceptation familiale préalable.
Dans d'autres cas, la place non donnée dans la famille se répercute plutôt par un retranchement de soi. Lorsqu'il faut cacher une part de soi-même, être là sans être vraiment là, sans se faire remarquer, toujours susceptible de tomber sur la critique, la vindicte des autres. (…). Dans de nombreuses histoires, la peur de l'exclusion de la famille empêche de prendre une place autre, un espace en accord avec soi-même.
Certains tenteront de régler le rapport à leur famille dans des modes d'habitation de l'ordre de la communauté ou de la colocation, dans la recréation d'une autre famille choisie, avec le souhait d'une occupation égalitaire de l'espace où chacun aurait une place à soi reconnue. D'autres iront investir un espace qui est resté vide, abandonné pendant plusieurs années, comme pour redonner vie à une place qu'ils n'ont jamais eue. D'autres encore resteront les seuls habitants d'un immeuble qui se vide peu à peu avant une restructuration, maintenant la part vivante d'eux-mêmes dans un édifice familial qui révèle son vide et son manque de substance.
L'occupation de l'espace d'habitation peut également nous amener à requestionner la place dans la fratrie.(…) L'espace de vie vient révéler ce que l'on a réussi à investir dans sa vie et pointer ce avec quoi l'on se débat encore. Occuper un espace nous parle de notre place, celle que nous questionnons, que nous éclaircissons, que nous déplaçons.

La rue Vilin de Georges Perec, Psychogénéalogie des lieux de vie, Christine Ulivucci, 2008.

La tentative de transformation passera également par d’autres lieux évoquant l’absence. C’est ainsi que George Perec, dans le cadre d’un projet intitulé Lieux, retournera sur les lieux de son enfance, rue Vilin. La rue Vilin est une rue qui se situe dans 20ème arrondissement à Paris, c’est la rue où Perec a passé les six premières années de sa vie, de 1936 à 1942, aux côtés de ses parents, jusqu’à la disparition de son père pendant la guerre et la déportation de sa mère. A partir de la fin des années soixante, la rue Vilin, tout comme le quartier de Belleville, est frappé de démolition. Les maisons sont murées petit à petit et vouées à disparaître. Perec entame alors un recensement, une description précise, année après année, de ce processus de disparition avec photographies à l’appui. Cette tentative de saisir ce que peut être l’achèvement de l’existence du lieu vient en écho à la disparition de ses parents et à la rupture qu’a constitué leur mort. Dans W ou Souvenirs d’enfance, il évoque ainsi ce retour sur les lieux de son enfance :
“C’est seulement récemment et dans les années même où toute vie va disparaître de cette rue que j’ai commencé à identifier cette maison.
Même si je ne sais pas à quel étage j’habitais et dans quelles conditions.
Pouvoir dire encore une fois le 24 encore debout, tas d’ordures non ramassées.
Dire ce qui est là devant ses yeux, le coucher sur le papier, c’est faire résonner les noms absents. La seule urgence, c’est de nommer pour sauver de l’oubli.”
Dans son film en hommage à Perec, En remontant la rue Vilin, Robert Bober reprend la série de photographies faites par Perec et poursuit ce travail de mémoire. Et c’est là que, au détour d’une photographie, ce que l’on pensait être de l’ordre de la disparition inexorable, de l’absence irrémédiable, vient se manifester du côté de l’apparition. Le 24 rue Vilin était également le salon de coiffure que tenait la mère de Perec, comme en témoigne encore l’inscription. « Il y a un an, la maison de mes parents, au numéro 24, et celle de mes grands-parents maternels, où habitait aussi ma tante Fanny, au numéro 1, étaient encore à peu près intactes. On voyait même au numéro 24, donnant sur la rue, une porte de bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription COIFFURE DAMES était encore à peu près lisible. »
Or, cette inscription que Perec photographie année après année avant qu’elle ne devienne illisible et que l’on croyait être en train de disparaître, est au contraire en train d’apparaître. La couche de peinture qui la recouvrait en fait encore partiellement s’effrite peu à peu et laisse resurgir l’inscription originelle COIFFURE DE DAMES. Le voile tombe. Et le mot DE, le mot absent, le mot central reprend sa place et refait la jonction, le passage. Un mot qui porte aussi toute la signification de l’appartenance et de l’origine et qui n’est pas sans rappeler le E-EUX absent dans La Disparition. DE-D’EUX, le lien à l’origine enfin retrouvé.

Souriez, vous êtes sur la photo, Ces photos qui nous parlent, Christine Ulivucci, Payot, 2014.

Le portrait de groupe relève du roman familial, il met en scène une histoire redessinée, sans accrocs, sans fêlures. La photo de famille est donc souvent une image-écran qui masque la réalité familiale sous les atours d’une pose prise pour l’extérieur. «Comme en architecture, il y a la tentation de la belle façade», écrit Anne-Marie Garat. Or, ce qui se joue à l’intérieur est tout autre, et l’on peut se demander ce qui se dissimule derrière l’écran, ce qui se trame derrière l’image. La plupart du temps, on jouera sciemment ou inconsciemment le jeu de l’unité et du bonheur familial. Car l’image de la famille se doit de rester lisse et chacun de ses membres est invité à colmater les failles éventuelles pour conserver la cohérence du système.
Que de sourires contraints pour masquer le vide potentiel ! Que de mitraillages pour éviter que le manque ne se révèle! Que de faux-semblants pour maintenir l’illusion de l’harmonie familiale! Fais un joli sourire! Montre ton bon côté. Fais plaisir en répondant à la demande. Ne rechigne pas et exécute-toi. Modèle ton sourire sur les attentes de ta famille afin qu’elle puisse donner d’elle une image conforme à l’extérieur. Tes parents ont besoin de toi pour exister. La valorisation qu’ils n’ont pas reçue, ils te la demandent. Ils doivent être fiers de leurs enfants afin que leurs parents soient fiers d’eux. Enfant, tu dois jouer le jeu. Pour rester sur l’échiquier, il te faudra accepter de poser devant la caméra à la place imposée ou te laisser déplacer pour maintenir l’équilibre familial. Pour sauver le roi et la reine, tu seras dévié de ta trajectoire et il faudra souvent te sacrifier. Tu donnes beaucoup à tes parents. Tu leur donnes raison. Tu souris.
Car l’enjeu de la photo de famille est de taille. Chacun souhaite en faire partie, être convié, accueilli, accepté. Même le photographe peut désormais s’y inscrire. Grâce au retardateur, il apparaîtra sur toutes les photos. Mais le cérémoniel de la photo de famille s’avère par- fois cruel. Ainsi, les photos prêtées par Clothilde pour la réunion familiale ne seront pas utilisées dans le diaporama projeté. Au mariage d’Étienne, certains membres de la famille, dont les parents, ne seront pas conviés à la photo de groupe sur les marches de l’église, et pour le rituel des photos personnelles prises avec les époux chacun sera appelé, les amis et les proches, excepté les sœurs du marié considérées comme persona non grata par l’épouse.
Être sur la photo, c’est avoir une place au sein de la famille. Cette place peut évoluer avec le temps. Au cours de son travail thérapeutique, Lise se positionnera ainsi différemment sur les photos de famille. À la table familiale, elle prendra une position plus centrale, elle osera se montrer. Néanmoins, sans un travail sur soi et sur son inscription familiale, la peur du rejet et de l’exclusion prendra souvent le dessus et en incitera plus d’un à sourire au-delà de l’acceptable pour se convaincre d’un simulacre d’appartenance.